Dans la nuit de Saint-Étienne

 

I.

 

Nuit sainté

 

    Un homme, dans la nuit de Saint-Étienne, a besoin d’amour.

    Sa solitude l’écrase, l’étouffe, l’emprisonne en lui-même.

    Il n’en peut plus.

    Cet homme est malade.

    Je crois qu’il a besoin de moi.

    Je crois que, quelque part, il peut être moi

    – qui pleure ( ?)

 

    Je suis celui qui écrit. Lui, ou peut-être un autre.

    Peut-être moi.

 

    Je l’ai rencontré à l’instant. Il est beau. J’ai envie de lui.

    M’a-t-il dit son nom ? Je crois que c’est moi qui le lui ai soufflé

     – doucement –

    à l’oreille avant de l’embrasser. Il n’a pas l’air contre, d’ailleurs,

    mais se dérobe sans fin… Est-il plus qu’un souvenir ?

    Je n’ai pas la réponse et n’ose pas demander à mon ombre qui marche

    – à côté de moi.

 

    Elle marche. Respire. Savoure sur sa langue la saveur, un peu diffuse à présent, d’une mort survenue il y a quelques heures.

    La nuit autour d’elle se fait cité.

    Cette ville n’a qu’un réverbère.

    La lune.

    Qui lui sourit.

 

    Ils sont frère et sœur. Deux visages semblables ; deux visages d’anges vêtus de noir, aux corps délicats.

    S’ils ne savent pas qui ils sont, c’est que je suis eux, et qu’ils sont moi.

    En proportions variables, soit ; mais la mort aura le dernier mot, sûr.

    La dernière fois que je l’ai vue, la mort, elle avait les cheveux verts et une sérieuse envie de rire.

    Irrépressible.

    Je suis l’homme qui cherche l’amour, dans la nuit de Saint-Étienne.

    Je crois vivre la nuit, mais la nuit me tue.

    La nuit est bien et mal.

    La nuit est deux.

 

    « Je n’ai pas l’impression de vivre », m’a-t-il dit. Puis, nous avons fait l’amour.

    Alangui, le corps renversé dans mes bras, il avait l’air d’un enfant, d’une fille, d’une sœur, d’une amie depuis longtemps oublié,

    D’une mort programmée par mes soins sur du papier blanc.

    J’ai l’impression que la Ville me regarde.

    Son sourire est mortel, mais je n’y peux rien.

    Tuer une virgule ne change pas le destin d’un homme perdu.

    Condamné.

    Par qui ?

 

    Elle m’a dit : « Je te tuerai », et a ri l’instant d’après.

    Moi aussi.

    J’ai pleuré ?

    Ah bon…

    Soit.

    Oui, j’ai pleuré.

    Je sais que c’est vrai.

    Maintenant, elle continue de parler :

    « J’ai connu une fille qui vivait sans le savoir. Je l’ai aimée, failli la tuer, et renoncé. Elle est à la Dame aux cheveux verts. Moi aussi, je l’ai rencontrée. Je lui ai dit mon destin, tel que je le subis. Sans pleurer. »

    Mais elle s’est détournée. J’ai vu une larme et su qu’elle avait menti.

 

    Il ne m’a pas dit où sa sœur est partie. Je crains de le savoir et l’ai pris dans mes bras, sans qu’il comprenne pourquoi.

    Il a ri.

    J’ai peur.

 

    Elle continue à embrasser cette fille qui ne respire plus.

    Difficile de savoir ce qu’elle pense.

    Elle parle. Murmure à la morte pourquoi elle l’a tuée, lui fait bien jurer de ne pas le répéter.

    L’autre s’en moque.

    Elle se lève. La nuit de Saint-Étienne l’attend.

    Un peu de joie se lit encore sur ses lèvres.

 

    Je m’imagine qu’il s’endort en cessant de respirer.

    Qu’il s’endort comme on meurt.

    Est-ce pour cela qu’il est si beau ?

    Se réveillera-t-il ?

    Le fil de son souffle est parfois si ténu que je prends peur.

    Je dois à chaque instant effleurer ses lèvres pour le retrouver.

    Mais je me rassure : ce fil est au sortir de son corps aussi régulier, aussi solide que celui d’une araignée tissant sa toile dans toute cette Ville.

    Annonciatrice de nouvelles proies.

 

    Et il me paralyse…

    Comme mes doigts bloqués au devant de sa bouche.

    Sa toile à lui est simplement sa vie, où je m’englue au fil des heures.

    Dans sa toile est tissée l’histoire de nos vies.

    De la sienne qui m’emprisonne et me soude toujours plus à lui.

    De la mienne qui se débat misérablement mais ne souhaite rien d’autre que l’abandon…

    Et ainsi le temps s’écoule, de la rue Jules-Ledin à la rue Neyron.

    De la rue Ferdinand à la rue Crozet-Fourneyron.

    Indifférent à mes soubresauts.

    Indifférent à son piège dont il n’a même pas conscience.

    Il n’est que candeur et naïveté.

    Je sais qu’il ne veut que m’aimer. Je sais qu’en même temps, il me tue.

    Et je sais qu’il ne le sait pas.

    Il veut m’aimer

    – et m’aime.

 

    Et moi… Qu’ai-je cherché l’amour pour trouver la mort !

    Je l’aime…

    Mes doigts caressent à présent sa gorge… Que dois-je faire ?

    Qui vivra ?

    Et à qui, à qui sera cette main qui déchirera la toile tissée aux souffles de sa vie et aux spasmes de ma rage ?

    A qui sera cette main qui hante mes rêves et qui tuera ?

 

    Qui ?

    Qui, au sortir de cette nuit de Saint-Étienne, aura trouvé ses réponses dans le sang des autres et saura ?

    Oh ! Oui, saura…

    Saura pourquoi il existe.

 

II.

 

Nuit Sainté 1

 

    Lorsque dans la grande salle grise, immobile sous la lumière bleutée des néons, un sang vermeil décore les lèvres de l’ange amoureux de la mort.

 

    Du sperme froid sur les dalles blanches et sur sa langue qui palpe les bords de ma plaie.

    Que suis-je venu

    perdre

    prendre

    Dans cette salle plus froide que la nuit de Saint-Étienne ?

    Sur sa blanche peau de lune du sang qui ne trace en écriture écarlate que des questions sur la fragile membrane des souffrances.

    Puis, je le vois porter les doigts à sa bouche et prélever du bout des dents la pulpe des chairs restées sous ses ongles.

    Alors il lève vers moi son visage, et dans son sourire d’ivoire maculé de rouge luit sans fin la lumière bleutée des néons morts.

    Quelquefois, je pense comme ma naïveté trouvait drôle et charmant un peu de poudre blanche autour de ton nez,

    et le gris de tes yeux qui se faisait plus pâle,

    et ta voix plus éthérée encore…

    Tu avais tué l’un des tiens, disaient tes yeux, et ses cendres que tu inhalais le rappelaient à ton souvenir.

 

    L’hiver vint.

    Et la nuit de Saint-Étienne se fit plus froide.

    Et je revis ma fleur.

    Une fleur toute simple. Verte et jaune.

    Je l’aime tant, depuis si longtemps…

    Aussitôt, je fus à genoux devant sa tige parfumée et me mis à l’embrasser.

    Comme avant.

    Sans plus me soucier de ses pétales qui m’arrachaient les lèvres et me faisait boire mon sang.

    Comme avant.

    Mais qui l’aime ?

    L’homme ?

    Ou moi qui n’en suis peut-être pas un ?

    Ou peut-être que si…

    L’homme écrit.

    Et pleure sa solitude, et ces cœurs qui n’y veulent rien voir…

 

    Ma fleur n’est pas d’ici. Ses couleurs se voient trop.

    Mais la nuit en elle s’écoule tout doucement, dans les fines nervures de ses feuilles luisantes.

    Elle est contaminée.

    L’homme le sait-il ? Peut-être pas.

    Ce sera écrit tout de même…

 

    Mais, malgré tout, malgré sa gentillesse et ses mots tous emprunts de tendresse, je sais que ma fleur ne m’aime pas. Elle m’aime bien, mais ne m’aime pas. Répondez-moi : l’amour dépourvu des artifices de la lâcheté n’est-il effrayant que parce qu’il oblige à être sincère ?

    Allez ! Vous fais-je à ce point peur ? Qui aura assez de tripes pour oser relever le défi de m’aimer ?

    Qui donc osera mêler sa chair aux ombres de la nuit de Saint-Étienne afin de donner substance aux fantômes nés de l’écrit, qu’il m’arrive encore serrer contre moi sans éprouver par ce geste de dérisoire solitude quelque semblant de chaleur ?

    Ces silhouettes fantoches sont comme des poupées que je m’amuserais à aimer, ainsi que le ferait une petite fille bien trop romantique.

   

III.

 

nuit sainté 3

 

    Je pleure pour cet enfant que le ventre de ma mère a craché à la face du monde.

    Vous rendez-vous compte que je suis vivant ?

    Vous rendez-vous compte que l’on m’a obligé à « être » ?

    Vous ne pouvez imaginer la difficulté que j’éprouve depuis ce jour à faire semblant d’être parmi vous, alors que je me sens plus mort que vivant… Mais comme ce besoin de mourir sait se faire fort en moi !

    Être, c’est donner le change.

    Tout le temps.

    Sans répit.

    Rire et pleurer quand il faut, puis, à mesure que l’on grandit, le jeu se complique, s’alourdit de nuances qui, pour être complexes, ne le rendent pas plus intéressant.

    Faire semblant d’aimer ;

    De haïr ;

    De jouer ;

    De tromper ;

    De trahir, quelquefois.

    Obligé de vieillir, d’avoir une situation, d’obéir souvent, de gagner un peu d’argent et d’être ambitieux.

    Mais le plus difficile dans tout cela reste à devoir semblant d’être heureux.

    Certains y parviennent très bien. Comment font-ils, sans doute ne le saurais-je jamais.

    C’est beaucoup trop pour moi. Je n’en ai pas la force.

    Moi qui aurais simplement souhaité ne pas naître.

    Moi qui aurais simplement souhaité n’être pas.

 

    Ne me sortez pas de la nuit de Saint-Étienne.

 

    Je me perds dans son regard. Un brouillard filandreux épaissit notre nuit comme une seconde peau de moisissure grise et froide.

    Une nuit encore qu’aucune lune ne viendra éclairer.

    Il me regarde de ses grands yeux noirs. Malades. De ses yeux de nuit qu’aucune vie n’animera jamais. Il m’aime.

    « Qui suis-je ? » me demande-t-il.

    A l’heure cruelle où les réponses me manquent terriblement.

    Ainsi que le reste.

    D’ailleurs.

 

(Tandis que l’arbre crache,

Seul au creux de la pieuvre,

Son dégoût d’être.)

 

IV.

 

nuit sainté 4

   

    Mon amour, où es-tu ? J’ai tant besoin de toi, sentir ton souffle sur mes os et ma chair. Les mon(s)tres et le temps s’arrêtent lorsque tu es là.

    Où es-tu ?

    Oh, pourvu que cette nuit de Saint-Étienne ne t’aie pas rongé les yeux et le cœur. Je voudrais tant te voir.

    Mais sache que de désespoir, mon amour, je pleure plus souvent qu’à mon tour.

    Je te sens venir, malgré tout. Tes pieds blancs foulent la nuit noire et le marasme dans ma tête. Ma peine est vert bouteille.

    Mon amour, mon ange… Tu portes à tes lèvres la dix-neuvième carte, et le baiser que tu y déposes laisse sur la lame une petite traînée de ta salive pour laquelle je donnerais volontiers mon âme – mais à qui ?

    Mon amour, mon ange noir, tu portes à tes lèvres la dix-neuvième carte, et je sais que t’en empêcher ne changerait rien.

    Où en est cet amour que tu bois à mon ventre pour le reverser dans ma bouche ?

    Les escaliers que je traverse la nuit sont de plus en plus gris et les fenêtres de plus en plus fermées…

 

(Et Saint-Étienne, Oh ! Saint-Étienne… !... Ville comme je n’aurais jamais dû… Ville où je n’aurais jamais dû… Et puis allez tous vous faire foutre !

Laissez-moi jouir de sa nuit ! Tout est consommé, comme dirait l’autre...)

 

    … L’homme qui écrit est passé cette nuit sous mes yeux de la plume à la queue. Il me ressemble, mais ce n’est pas moi ( ?)

    N’en être pas sûr me tiens encore debout… Pour combien de temps encore ?

    Je me souviens de mon amie lorsqu’elle me conseillait de ne plus me poser autant de questions.

    Je me souviens de son sourire lorsque je lui parlais de l’arbre qui parle.

    Je me souviens de ma mémoire tuant son souvenir.

    J’en souffre encore un peu, parfois.

 

    … tes lèvres roses écrasées dans la noire touffeur de mon sexe…

   

    Et mords ! Oh, mords-moi de toutes tes forces, mon amour ! Purifie-moi ! Arrache ce démon putride qui hurle entre mes jambes sa haine du monde. Que le pus de cet immonde organe grouillant se répande entre tes dents blanches comme le glaive de la justice !

    Après cela, nous ferons semblant de prier pour que l’homme en moi soit enfin mort.

    Pour que je n’écrive plus.

 

V.

 

nuit sainté 7

 

    Dans la nuit un cercle pâle

    La lune

    Dans le cercle deux âmes

    Un peu nues

    Prisonnières

    Des douves

    Dans la nuit deux inverses

    Semblables

 

    — Oh, petite sœur, m’entends-tu ?

—    Je t’entends, petit frère.

—    C’est un amour d’homme, petite sœur. Je l’aime et te parle de l’homme, ou de quiconque écrit.

—    Es-tu sûr que lui et il ne font qu’un ?

—    Ses mots sont mes mots qui couchent mes peines ; ses mots sont mes morts qui me touchent à peine. Sa haine de la vie est aussi mienne.

—    J’aime être la nuit…

—    Ne le tue pas…

—    Il ne mourra pas par moi… Sa promesse s’en chargera.

—    Je ne veux pas le tuer… Son amour m’a sauvé des rats.

—    Ne te fais-tu pas confiance ?

—    Je suis la négativité même. Je tue par le simple fait de vivre !

—    Mais vivre n’est pas simple, petit frère. Crois-moi…

—    Qui suis-je ?

—    Qui est-il, lui ?

—    Qui est méchant ?

—    Moi…

—    Non.

—    Qui est ?...

—    Celui qui « est » est celui qui…

 

—    Je veux mourir !

—    Tu n’en feras rien.

—    Tirer les veines de mon cou et me pendre aux griffes de la lune en criant son nom !

 

Alors, elle tourna la tête vers son frère. Sur son visage blanc, un sourire d’ombre ; dévoré de cheveux noirs poissés de sang.

 

Bouche rose et bleue. Chair rouge entre les dents blanches.

 

    — Pends-toi plutôt à mon cou, petit frère, tu en mourras tout aussi sûrement.

 

    Et la nuit de Saint-Étienne nous engloutit tous…

 

Mikaël petit,

Saint-Etienne, une nuit glacée de février 2013…