53871722 Pour accompagner votre été, voici un texte absolument inédit. Il s'agit de la pièce qui, à l'origine, clôturait le cycle "L'Amour ça sert d'os" et donnait son nom au spectacle (http://mikaelpetit.canalblog.com/archives/2010/06/04/18120524.html). Elle est, j'en conviens, un tantinet moins comique que les autres scènes, et c'est pourquoi la troupe de comédiens choisit de l'écarter. Je n'insistai pas, et ce texte ne fut jamais joué. Comme mon projet de réunir et de publier en un volume les quatre épisodes des aventures de Gabrielle et Michel traîne un peu (allez, on va dire courant 2014 !...), surtout par la faute de mon inorganisation chronique, mettons que cette publication me rattrape un peu !

 

L’AMOUR ÇA SERT D’OS

 

Pièce en un acte

 

(Les phrases entre crochets peuvent être supprimées à la représentation.)

 

GABRIELLE

SOPHIE

MICHEL

UN AMI

 

SCENE PREMIERE

 

Gabrielle, Michel, un ami, Sophie.

Dans l’appartement de Gabrielle, une fête de termine. Gabrielle discute

 à la porte avec Michel et un autre ami. Tout le monde est très gai.

Sophie, de son côté, range avec brusquerie la table basse.

 

 

    GABRIELLE : Allez, à bientôt, on s’appelle !

    MICHEL : Vous êtes sûr que vous ne voulez pas sortir avec nous ?

    GABRIELLE : Non, vraiment… Je suis trop crevée ! Et puis tu sais ce que je pense de tes boîtes de nuit !

    L’AMI : Merci, Gabrielle, c’était super !... Au revoir, Sophie !

    GABRIELLE : A plus dans le bus !

 

    Gabrielle embrasse tout le monde et referme la porte.

 

SCENE II

 

Gabrielle, Sophie.

 

    GABRIELLE : Ah, quelle soirée !... Mais pourquoi tu veux tout ranger ce soir ? Laisse, on verra ça demain !

    SOPHIE : Mh…

    GABRIELLE : Hého ? Ça ne va pas ?...

    SOPHIE : …

    GABRIELLE : Ne réponds pas, surtout !

    SOPHIE : Qu’est-ce qui t’a pris, de te moquer de moi comme tu l’as fait, devant tout le monde ?

    GABRIELLE : Quoi ?... Qu’est-ce que j’ai dit ?

    SOPHIE : Les brocolis, tu te souviens ?

    GABRIELLE : Les brocolis ?... Eh bien ?

    SOPHIE : Eh bien, t’étais pas obligée, c’est tout… Mais c’est pas grave…

    GABRIELLE : Tu me reproches d’avoir dit que tu aimes les brocolis ?

    SOPHIE : Tu m’as fait passer pour une neuneu devant tout le monde, c’est vrai, quelle importance ?

    GABRIELLE : Mais, on en a plaisanté des tas de fois toutes les deux ! Qu’est-ce que j’ai dit de plus ?

    SOPHIE : Toutes les deux, c’est autre chose. Mais là, aller me traiter d’herbivore…

    GABRIELLE : Oh, allons !... C’est pas mignon, herbivore ? Tu n’es plus ma petite antilope ?

    SOPHIE : Ça va, s’il te plaît. Je ne sais pas pourquoi tu fais ça, mais si ça t’amuse, tant mieux.

    GABRIELLE : Ah, ça y est ! C’est encore la pauvre Sophie qui se fait brimer par la méchante Gabrielle ! Appelez les journaux, la télé…

    SOPHIE : Ar-rête ! S’il te plaît. Ça suffit, maintenant. Déjà que je m’en suis pris plein la tête toute la soirée, pas la peine de continuer ! (Elle fait un large geste.) En plus, tu n’as plus de public !

    GABRIELLE : Eh bien… Moi qui pensais que tout le monde avait passé un bon moment…

    SOPHIE : T’as juste oublié une personne… Remarque, pas étonnant. Suffit de voir comme tu as été froide et distante pendant toute la soirée !... Tu ne m’as pratiquement pas parlé…

    GABRIELLE : Oh, je ne t’ai pas parlé ? Et depuis quand c’est un dû ?

    SOPHIE : Quand même ! On est ensemble…

    GABRIELLE : Oui, nous sommes ensemble, et alors ? C’est un fait, personne ne le conteste. Est-ce pour cela que je dois passer toute une soirée, surtout quand il y a des invités, collée à toi ?

    SOPHIE : Non, pas collée… Mais là, c’est comme si je n’existais pas !

    GABRIELLE : Tu serais un peu plus autonome, aussi ! Qu’est-ce qui t’empêchait d’aller voir les gens et de discuter avec qui tu voulais ? Il y avait mon ami Michel, que tu connais à peine…

    SOPHIE : Ce n’est pas la même chose, et tu le sais très bien… Je ne suis pas jalouse, mais…

    GABRIELLE : Oh là ! Où on va ? Mon amie, mets-toi bien dans le crâne que tu n’as pas le droit d’être jalouse ! Un point, c’est tout. Un baiser, un geste, ça doit être gratuit ; sinon, ce n’est pas la peine… On joue le rôle social du couple marié. Alors là, effectivement, c’est un duo, un numéro à deux. On doit être au point. Et moi, ça ne m’intéresse pas. Pas cette partie du couple, en tout cas !

    SOPHIE : Et qu’est-ce qui t’intéresse, au juste, dans le couple ? Parce que ça ne me parait pas très évident, là…

    GABRIELLE : Très simple ! Eh bien, euh… Mais plein de choses !... L’idée de deux personnes qui décident de faire un bout de chemin ensemble…

    SOPHIE : Peut-être pour toujours… C’est possible, d’après toi ?

    GABRIELLE : Pour toujours ?... Qu’est-ce que ça veut dire, pour toujours ? Je n’ai jamais compris, alors si tu pouvais m’expliquer… Pour toujours, pour toujours !... Non, mais tu entends comme c’est idiot ? D’ailleurs, un amour qui dure, c’est une habitude qu’on prend, c’est tout !

    SOPHIE : Pour combien de temps, alors ?

    GABRIELLE : Bravo, encore plus bête ! Qui le sait ?... Il n’y a qu’une déclaration qui soit tenable, c’est : pour le plus longtemps possible.

    SOPHIE : Et ce n’est pas idiot, ça ?

    GABRIELLE : Non, c’est réel. Réaliste, si tu préfères. Humain, quoi !

    SOPHIE : Je ne suis pas sûre de préférer, non… L’humain selon ta définition, ce n’est pas très gai.

    GABRIELLE : Sauf que ce n’est pas « ma » définition. Ma définition, on s’en tape ! Ce qui compte, c’est ce qui est. Le reste, les théories, c’est bon pour faire faire passer l’après-midi les jours fériés !

    SOPHIE : Alors, un mariage, c’est pareil ? C’est pour le plus longtemps possible ?

    GABRIELLE : Ah non !... non, non. Ce n’est pas du tout pareil ! Un mariage, c’est bien pour toujours. C’est étudié pour, pas question de faire n’importe quoi avec ! Attends, il y a consentement, échange de serment, cérémonie et tout le tralala… [On ne parle pas d’un adjoint au maire à la con, là ! Dans une sous-préfecture, imagine comme ça doit être déprimant : un vrai jugement de cour d’assise !] Le mariage, c’est beau et c’est grand ; c’est une projection dans l’avenir, pour toute la vie, avec l’autre à ses côtés… Et c’est tout à fait effrayant et pas du tout pour moi !

    SOPHIE : J’ai rarement vu une telle phobie de l’engagement…

    GABRIELLE : Que veux-tu ? Un compagnon est un maître… Et je ne veux pas de maître !

    SOPHIE Ça te va bien, cet anarchisme à deux balles, avec ton nom à rallonge !

    GABRIELLE : Et alors ? J’aurais trois particules de plus, ça ne changerait rien à la pièce ! Anarchiste des sentiments, oui, pourquoi pas ? La propriété de mon cœur, c’est du vol !

    SOPHIE : C’est vrai que jouer avec le cœur des autres, c’est d’une haute moralité…

    GABRIELLE : Mais c’est toi qui te fais mal toute seule, ma grande ! Moi, je m’en fous, de tout ça ! Comment veux-tu savoir les sentiments de l’autre, alors qu’on n’est même pas capable d’être sûr des siens ? C’est absurde ! Tiens, il y a un livre qui s’appelle Mais aimons-nous ceux que nous aimons ? Tu devrais le lire !

    SOPHIE : D’accord, d’accord, j’ai compris ! Tu n’as jamais voulu que ça dure entre nous ! C’était gentil de prévenir, merci !

    GABRIELLE : Cela ne m’est jamais venu à l’idée ! Tu ne vas tout de même pas me demander de respecter un contrat que je n’ai pas signé ? Tu dis que je te prends pour une imbécile, mais je n’ai jamais essayé de te faire croire un truc pareil… Et tu sais que je suis sincère avec les gens tant que je les respecte.

    SOPHIE : Toi, sincère ? Et l’épisode avec la voisine du dessus ? Tu m’avais quand même menti !

    GABRIELLE : Oh, Sophie, pitié !... Je te parle d’être sincère dans les choses importantes !

    SOPHIE : Et c’est quoi, pour toi, les choses importantes ?... Quand je me déguise en soubrette ou en Wonder Woman pour te faire plaisir ?

    GABRIELLE : A vrai dire, oui. Quoi d’autre ? Ma pauvre Sophie, ça n’a aucun sens, ce que tu me racontes !... Bon, je suis fatiguée…

    SOPHIE : Quoi ? Tu es de mauvaise foi, comme un homme ! Jamais coupable de rien ! Tu passes ton temps à considérer les dégâts en disant : « Qu’est-ce qu’elle est chiante ! », mais te demander si tu es responsable de la situation, ça, non, bien entendu !

    [GABRIELLE : Dis, tu t’attendais à quoi, avec moi ? A vivre avec une sainte ? Eh bien, désolée, ce qui m’intéresse, moi, c’est Dieu, qui n’est pas un saint, lui !... Discuter avec un saint, d’ailleurs, quel intérêt ? Est-ce que seulement il me comprendrait ? La sainteté, on ne l’obtient pas au contact de ces gens-là ! La sainteté, la vraie, on l’a en mettant Dieu dans son âme comme on le mettrait dans son lit !

    SOPHIE : Mais tu es cinglée, ma parole…]

    GABRIELLE : [Pour les imbéciles, les vrais mystiques sont toujours cinglés, de toute façon…] Bon, on arrête là ! Puisque c’est comme ça, va trouver un tablier, un torchon, un type qui sent le phacochère et va te marier ! Tu n’es bonne qu’à ça, de toute façon !... En plus, je suis sûre que tu veux des enfants !

    SOPHIE : Oui, j’en veux !

    GABRIELLE : Eh ben voilà, on y arrive !... Écoute : j’aime le mariage, j’aime l’institution, je n’aime pas l’amour conjugal. Toi, c’est le contraire. D’où incompatibilité fondamentale. C’est simple, non ?… Donc, dehors !

    SOPHIE : Pardon ?

    GABRIELLE : Dehors, Sophie. A l’extérieur de cette pièce, loin de moi, pour les siècles des siècles, amen !

    SOPHIE : Je…

    GABRIELLE : Quoi, tu ? DEHORS !

    SOPHIE : Mais, Gabrielle…

    GABRIELLE : Ah, ah ! Non, je déconne !

    SOPHIE : Oh ! Euh… C’est vrai ?...

    GABRIELLE : Pas du tout. Dehors, c’est dehors… Alors, tu prends ta petite veste, ton petit sac, là, comme ça… Et tu vas voir ailleurs si j’y suis !

 

    Gabrielle pousse littéralement Sophie dehors.

 

    SOPHIE : Attends ! Gabrielle !... Qu’est-ce qui te prends ?

    GABRIELLE : Il me prend que j’ai retrouvé ma lucidité. C’est chouette, non ? Allez, adieu ! Je t’embrasse où tu veux. Et si tu sonnes ou me téléphone, j’appelle les flics, d’accord ? Ciao !

 

SCENE III

 

Gabrielle.

Elle claque la porte. On entend Sophie hurler une injure, puis d’autres, beaucoup moins distinctement, entrecoupées de sanglots. On suppose que cela se passe sous les fenêtres de Gabrielle, qui ne semble pas s’en soucier. Elle s’affale dans le canapé, allume une cigarette et se sert un verre avec un soulagement évident. Elle fait repartir la musique et pose ses pieds sur la table basse.

 

    GABRIELLE : Aaaah !... Mais elle m’a fatiguée, cette conne !

 

    Un temps.

 

    GABRIELLE : Comme si je n’avais pas vu qu’elle a fait la gueule toute la soirée… En faisant ça, elle devait bien s’attendre à ce que je me foute d’elle… Ou alors, c’est qu’elle me connaissait mal, et ça veut dire que j’ai quand même bien fait de la virer… Au fait, on n’entend plus rien. Elle a dû se tirer… Tant mieux, elle aurait fini par ameuter le quartier !...

 

    Un temps.

 

    GABRIELLE : Encore heureux, elle n’a pas fait ça devant tout le monde !... J’aurais eu l’air de quoi ?... Mais me faire péter une scène après, elle s’est pris pour qui ? Ma femme ? Et quoi, encore ?... Ah, Seigneur, gardez-moi bien de m’emmernuyer avec ça !... Vous me suffisez bien ! (Elle regarde au plafond d’un air béat.) On n’est pas bien, là, tous les deux ?

 

     Un temps, puis la sonnerie du téléphone.

 

    GABRIELLE : Si c’est elle, je fais un malheur !... Michel ?... Ah, finalement, vous continuez la soirée ? Où ?... Ah… Oui, pourquoi pas ?... Non, plus fatiguée. Je reprends même un coup de pèche, là…. Sophie ? Ah, euh… Non… Non, pas vraiment. Mais je t’explique ça dans dix minutes, le temps d’arriver… Comment ? Oh, non, c’est plutôt drôle, tu vas voir… Oui. Allez, j’arrive, à tout de suite. Ah, Marie est là aussi ? Non, pourquoi ça me gênerait ? Au contraire ! J’en profiterai pour lui parler… Oui, j’arrive, à tout de suite !

 

    Elle raccroche en jubilant.

 

    GABRIELLE : Hé, hé !... Retour à Marie ! Cette fois, je la fais boire et je l’emballe ! Ça finira probablement mal si j’y arrive, mais je m’en fous !... C’est quand même dingue, on dirait que je m’amuse à draguer toujours la même fille !... Allez, en piste, Don Juan !

 

    Gabrielle prend veste et sac et sifflotant J’aime les filles, de Dutronc, et sort en coup de vent. La chanson originale peut être reprise pour accompagner la fin du spectacle.

 

 

Saint-Étienne, avril 2009