LES CORNES DU VEAU DE VILLE

 

 

                                       Alcacer : ― Ah ! Si vous vous donniez, pour sauver votre vie,       

                                       la moitié seulement de la peine que vous vous donnez pour vos          

                                       amours !

                                       Don Juan : ― C’est si ennuyeux, de sauver sa vie !

 

Henry de Montherlant – La mort qui fait le trottoir (Don Juan)

 

 

Pièce en un acte

 

(Les phrases entre crochets peuvent être supprimées à la représentation.)

 

 

MICHEL

GABRIELLE

LE COCU

 

 

SCENE PREMIERE

 

 

Michel, Gabrielle.

A la terrasse d’un restaurant. Ils viennent de déjeuner.

  Gabrielle repose sa tasse de café et s’étire.

 

 

    MICHEL : Ça ne va pas, Gabrielle ? Tu as l’air dans la lune.

    GABRIELLE : Si, si… Un peu fatiguée, c’est tout.

    MICHEL : Bien sûr : tu as encore englouti comme quatre ! Tes copines ne te demandent jamais comment tu fais pour rester mince en mangeant autant ?

    GABRIELLE : Je me dépense tellement, tu sais !

    MICHEL : Oui… ce sont tes micmacs galants qui te prennent ton énergie !

    GABRIELLE : Quels micmacs galants ?... Tu ne vas pas recommencer à me faire passer pour une odieuse briseuse de couple, j’espère ?

    MICHEL : Fricoter avec une femme mariée, tu appelles ça comment ?

    GABRIELLE : « Fricoter » !... Tu as de ces mots ! Ce n’est pas moi qui l’ai mise dans cette situation. En plus, je te ferai remarquer qu’elle n’est pas mariée. C’est juste un concubinage. Sinon, je ne me serais pas permis, tu penses bien…

    MICHEL : Tandis que là, ça ne compte pas, c’est bien ça ?

    GABRIELLE : Hé, puisqu’ils ne sont pas mariés ! Je n’appelle pas ça un couple, c’est juste une association, au mieux… Ils sont libres comme l’air ! Après, s’ils y en a qui exigent la fidélité en plus, ça les regarde, mais c’est un abus de pouvoir.

    MICHEL : Astucieux…

    GABRIELLE : Mais vrai !

    MICHEL : C’est quand même spécial, cette histoire…

    GABRIELLE : Ça te choque ? C’est bien l’hypocrisie moderne… Si tu l’avais vue, avec son petit derrière qui fait des huit quand elle marche et son sourire plein de dents, tu comprendrais !

    MICHEL : Est-ce qu’elle t’a dit ce qu’elle veut, au moins ?

    GABRIELLE : Comment ça, ce qu’elle veut ?

    MICHEL : Je ne sais pas… Elle a déjà eu des aventures, avant ?

    GABRIELLE : Je ne le lui ai pas demandé. Quelle importance ?... Et surtout, en quoi ça me regarde ?

    MICHEL : Bon… Et toi ?

    GABRIELLE : Moi ? Rien. Je ne veux que sa main, là, et être touchée comme il faut, où il faut, comme je veux et où je veux. C’est tout, votre honneur !... Ah, si : je ne lui demande qu’une chose, c’est de n’avoir pas fait de cochonneries avec son type avant de venir me voir.

    MICHEL : Ah ! Une question de principe, enfin ?

    GABRIELLE : Non, de saveur.

    MICHEL : Eh bien ! Il serait content de le savoir ! Tu l’as déjà vu, au fait ?

    GABRIELLE : Non, jamais ? Pourquoi faire ? Un avantageux cocu, c’est tout ce que je sais de lui, et ça me suffit amplement !

    MICHEL : Bon… Je suppose que, tant qu’il ne sait rien…

    GABRIELLE : Pas encore.

    MICHEL : Ah, parce que tu crois qu’il a des doutes ?

    GABRIELLE : Apparemment, non. Mais moi, je voudrais qu’il sache !

    MICHEL : Je te demande pardon ?

    GABRIELLE : Pourquoi pas ?

    MICHEL : Parce que tu veux qu’elle rompe avec lui ?

    GABRIELLE : Pas du tout. D’ailleurs, elle n’a aucune intention de rompre, justement ! Ça compliquerait bien trop sa petite vie. Elle se contente de m’utiliser quand ça l’arrange, et ça s’arrête là.

    MICHEL : Et toi, tu ne supportes pas d’être utilisée !

    GABRIELLE : Oh, non ! Jouer le rôle de la maîtresse, c’est parfait. Ce qui ne passe pas, tu comprends, c’est de faire partie d’un plan. Elle s’est bien amusée pendant trois mois, mais maintenant, c’est mon tour !

    MICHEL : Ta moralité s’améliore !

    GABRIELLE : Ah, tu trouves aussi ?... Pascal a dit : « La vraie morale se moque de la morale. » C’est ma devise !

    MICHEL : Si Pascal, te couvre, alors… Tout va bien ! Mais pourquoi diable te lancer dans un scénario aussi tordu ? Où tu risques ta peau par la même occasion ?

    GABRIELLE : Parce que je ne risque rien. C’est un veau.

    MICHEL : Mais tu ne le connais pas !

    GABRIELLE : Pas besoin !

    MICHEL : N’empêche que tu joues avec le feu…

    GABRIELLE : On verra bien !

    MICHEL : Ouais… Mais s’il t’attrape, gare aux coups de corne !

    GABRIELLE : Les veaux n’ont pas de cornes, mon cher.

    MICHEL : Celui-là, si !

 

    Gabrielle éclate de rire.

 

    MICHEL : Et… comment comptes-tu t’y prendre pour lui ôter ses illusions, à ce malheureux ? Tu vas te pointer et lui annoncer tout à trac : « Bonjour, Ducon ! Je me présente, je suis la maîtresse de… » Comment s’appelle-t-elle, déjà ?

    GABRIELLE : Magda. Et tu penses bien que je ne vais pas m’y prendre comme ça. Je veux qu’il sache, mais pas par moi.

    MICHEL : Par qui, alors ?

    GABRIELLE : Une lettre, par exemple. Une lettre anonyme, de dénonciation.

    MICHEL : Alors tu vas devoir t’amuser à découper des lettres dans le journal ! Parce qu’il ne va pas manquer de la montrer à sa femme, et si elle connaît ton écriture…

    GABRIELLE : J’y ai pensé. Ce n’est pas moi qui vais l’écrire.

    MICHEL : Ah ? Qui ?

 

    Gabrielle le désigne en souriant.

 

    MICHEL : Moi ?

 

    Hochement de tête satisfait de Gabrielle.

 

    MICHEL : Moi ? Non, mais je rêve ! Depuis tout à l’heure, je te dis que je n’approuve pas, et tu veux me mêler à ça ? C’est pas vrai ! A quoi sert que je t’explique…

    GABRIELLE : A rien !... Ce n’est pas qu’une question d’écriture. Si j’écris ça moi-même, je crains de me trahir par des expressions ou des détails. Alors que toi, tu sais et tu ignores juste ce qu’il faut de l’histoire pour être crédible. Fais-le pour me rendre service, après la petite soirée en boîte que tu m’as concocté c’est le moins que tu puisses faire !

    MICHEL : Là, ça n’a rien à voir. En plus, ce n’est pas te rendre service ! Gabrielle, tu te rends compte que ça peut très-très mal finir, ton petit jeu ?

    GABRIELLE : Pour me faire plaisir, alors.

    MICHEL : Non ! Je refuse. Autant par principe que par amitié, d’ailleurs.

    GABRIELLE : Ah oui ? Tu préfères devoir me défendre si un veau enragé veut m’assassiner ? A moins que tu le laisses faire, par pure amitié, bien sûr ! Après tout, je n’aurais que ce que je mérite…

    MICHEL : Je croyais que tu ne risquais rien…

    GABRIELLE : Je le croyais aussi. Jusqu’à ce que tu me fasses peur avec tes histoires de coups de corne…

    MICHEL : Sûrement, oui ! Ça t’a fait rire.

    GABRIELLE : Plus maintenant. Alors tu te dégonfles pour la lettre, et pour me défendre en cas de pépin ? Sympa…

    MICHEL : Pour te défendre, si, je serai toujours là. Et puis ça, au moins, moralement, c’est défendable !

    GABRIELLE : Bon, bon… D’accord. Eh bien, comme on a dit : on verra bien !

 

    Un temps.

 

    MICHEL : Fais gaffe quand même, hein ?

    GABRIELLE : Mh ? Gaffe à quoi ?

    MICHEL : En écrivant la lettre. Ne te trahis pas bêtement !

    GABRIELLE : Ah, ça, je ne sais pas ! Comme je te l’ai dit, ce n’est pas facile… J’ai surtout peur de vouloir trop bien faire et de laisser échapper quelque chose qui…

    MICHEL : Si elle se rend compte que c’est toi, c’est foutu ! Elle t’en voudra à mort.

    GABRIELLE : Absolument… Elle aura tout le temps de se faire passer pour la victime, de monter la tête de son type qui se laissera embabouiner comme rien, et paf ! Plus de Gabrielle…

    MICHEL : Pas forcément… Euh…

    GABRIELLE : Quoi ? Tu penses qu’il préviendra et que j’aurai le temps de t’appeler ? Dans tes rêves ! Ma seule chance, c’est d’être ailleurs à ce moment-là !

    MICHEL : Eh oui…

    GABRIELLE : Eh oui !

 

    Un temps.

 

    MICHEL : Bon, ok…

    GABRIELLE : Ok, oui ? Tu le fais ?

    MICHEL : Oui, oui, je vais le faire ! Voilà, tu as gagné ! Je n’aurais même pas dû entamer cette conversation ! Mais je te jure que si tu ne risquais pas ta vie avec cette nouvelle blague débile, tu…

    GABRIELLE : J’ai compris ! Je suis une ordure. Mais garde ton fiel pour la lettre, d’accord ?… Et ne me la fais pas lire avant de l’avoir postée, pour que je ne sois pas tentée de modifier. Mon Dieu, que ça va être amusant !

    MICHEL : Amusant ? Tu vois quelque chose d’amusant là-dedans, toi ?

    GABRIELLE : Oui : voir un imbécile et une menteuse se débattre dans leur médiocrité !

    MICHEL : Décidément, je crois que ça me flanque le bourdon, ta façon de t’amuser…

    GABRIELLE : Oh, il faut que j’y aille, je vais être en retard !...

    MICHEL : Déjà ? Je ne savais pas que tu avais un rendez-vous…

    GABRIELLE : Si ! Hé, hé…

    MICHEL : Oh, non… Non, pas ça ! Gabrielle ! Ne me dit pas que c’est avec…

 

    Michel n’en revient pas. Il reste bouche bée.

 

    GABRIELLE : Avec Magda, bien sûr que si ! En plus, maintenant, je suis dans une forme terrible !... Ça, au moins, elle ne le regrettera pas ! Allez, à plus ! Téléphone-moi quand tu auras posté la lettre… Et ne fais pas cette tête, Michel ! La vie est belle ! Moi, la seule chose qui me flanque le bourdon, c’est de penser à toutes ces poulettes qui ne savent pas ce qu’elles perdent en n’ayant jamais couché avec moi !

 

    Michel, toujours sonné, ne répond rien et la regarde partir.

 

 

 

SCENE II

 

 

Gabrielle.

Gabrielle, chez elle, lit à haute voix la lettre écrite par Michel. Elle éclate de rire à chaque phrase.

 

 

    GABRIELLE : Allez, encore une fois !... Incroyable : deux jours que je la lis tout le temps, et je ne m’en lasse pas !... Cher monsieur, je vais vous dire une chose désagréable, haïssable, qui ne me regarde en rien et qu’il aurait peut-être mieux valu taire. Mais votre ignorance de ce qui se trame autour de vous me fait peine depuis trop longtemps, et je n’y tiens plus…

Je vous sais honnête homme… Et le roi des cons… Je prétends en être un également… Ben voyons !... C’est pourquoi l’honneur me fait écrire cette chose atroce : votre épouse vous fait des infidélités, monsieur, et avec une femme.

 

    Elle rit de bon cœur.

 

Je sais à quel point il doit vous être douloureux d’apprendre cela de la plume d’un inconnu, mais, monsieur, je rougis à la pensée de vous savoir plus longtemps la victime de ces bacchantes éhontées.

 

    Elle se tient les côtes.

 

Bacchante éhontée !... Je suis une bacchante éhontée ! C’est le meilleur ! Mais où a-t-il été chercher ça ?...

Toutefois, au risque de vous surprendre, je ne saurais trop vous conseiller, monsieur, de réfréner ce désir de vengeance qui, à coup sûr, vous saisit à l’instant où vous me lisez… Tu m’étonnes !...

En effet, quelles que soient les raisons qui ont conduit votre épouse à ces funestes extrémités, il serait encore pire de vous rendre coupable de quelque attentat qui ferait votre malheur à tous deux et n’arrangerait rien… Eh ! C’est qu’il protège ses arrières, cet animal de Michel !...

Je suis, monsieur, votre dévoué X.

P.S. : La façon dont j’ai appris ce que je vous révèle n’a aucune importance. Il s’agit, simplement, de la vérité… Quelle œuvre, cette lettre !... Absolument parfait !... Ça fait vraiment penser à un petit vieux planqué derrière sa fenêtre tous les jours depuis le Jurassique ! Jamais il ne me retrouvera !... Plus qu’à attendre les effets de la bombe…

 

    Sonnerie du téléphone.

 

    MAGDA, voix affolée : Allô, Gabrielle ? C’est moi !

    GABRIELLE : Qui, moi ?

    MAGDA : Magda, voyons !

    GABRIELLE : Oh, toi… Qu’est-ce que tu veux ?

   MAGDA : Écoute, euh… J’ai fouillé son bureau, comme tu me l’as conseillé et, euh, j’ai trouvé une facture… une facture de détective privé !

    GABRIELLE : Une… Oh, merde !

    MAGDA : Et hier, on a reçu une lettre anonyme horrible, qui raconte tout !

    GABRIELLE : Oh, vraiment ?... Dis, cette facture, elle date de quand ?

    MAGDA : Euh, je ne sais pas ! Je n’ai pas regardé. C’est important ?

    GABRIELLE : Oui ! Ça permettrait de savoir à peu près depuis quand il enquête sur nous !

    MAGDA : Tu… Tu veux que j’aille voir ?

    GABRIELLE : Oui, dépêche-toi ! (Seule.) Un détective privé ! Mais comme il y va, celui-là ! Et puis quoi, encore ? Le GIGN ? L’armée ?... Allô ?

    MAGDA : Oui… Elle date du début de la semaine.

    GABRIELLE : Et merde… Qu’est-ce qui est facturé ?

    MAGDA : Ce n’est pas détaillé… Euh, tu crois qu’il a pu… Qu’il a eu le temps de… ?

    GABRIELLE : Magda, au rythme où nous nous sommes vues, l’inspecteur Gadget nous retrouverait les yeux fermés, oui !

    MAGDA : La lettre anonyme l’a mis dans une rage folle, en plus… Et… Oh, quelle horreur !

    GABRIELLE : Quoi ? Qu’est-ce qu’il y a, encore ?

    MAGDA : Il devrait être rentré depuis une demi-heure et il n’est toujours pas là !

    GABRIELLE : Hein ? Mais pourquoi tu l’as pas dit tout de suite, espèce de… !!!

 

    Gabrielle raccroche violemment, et se précipite vers ses affaires. Au moment où elle prend sa veste, un coup de sonnette retentit. Anéantie, elle laisse tout tomber.

 

    GABRIELLE : Bon, ben ma vie aura été plutôt chouette, mais un peu courte !... Alors, ça y est… C’est fini. Je vais mourir… En fait, je suis déjà morte depuis un moment et je ne le savais pas encore…

 

    Nouveau coup de sonnette, qui la fait sursauter.

 

    GABRIELLE : C’était donc bien un crime, et il faut que j’expie !... Non, Seigneur, il faut que vous fassiez quelque chose ! Alerte ! Urgence ! Un sauveur ! Un coup de théâtre ! Je ne sais pas, moi, la fin du monde ! Allez, vite !

 

    Nouveau coup de sonnette. Elle commence à paniquer franchement.

 

    GABRIELLE : Quoi, c’est un crime, d’aimer ?... J’ai peut-être aimé de travers, c’est ça ?... Bon, d’accord, j’ai sûrement aimé de travers ! Mais c’était déjà quelque chose, d’aimer… Non ? (Elle tombe à genoux.)… Non… Pas de chevalier blanc, alors…

    MICHEL, derrière la porte : Gabrielle ?... Gabrielle, tu es là ?

 

    Gabrielle se relève d’un bond et court ouvrir.

 

 

 

SCENE III

 

 

Gabrielle, Michel.

 

 

    GABRIELLE : Ah, Michel ! Michel, c’est toi ! Merci, mon Dieu, merci, c’est lui ! C’est toi ! C’est toi, c’est toi, c’est toi !

    MICHEL : Euh, oui… Qui veux-tu que ce soit ? Pourquoi tu n’ouvrais pas ? Je t’entendais parler toute seule !

    [GABRIELLE : Eh bien, je ne sais pas ! Pour rien, je ne sais pas ! C’est vrai, pourquoi je me mets dans un état pareil, hein ?... C’est peut-être que je deviens nerveuse, à force de vivre seule… Si seulement je savais me défendre, comme toi !

    MICHEL : Comme moi ? Ah, je ne te le souhaite pas ! Je ne sais pas du tout me battre ! Heureusement que le mari de l’autre n’est pas venu, tiens ! Je ne sais pas comment j’aurais fait !

    GABRIELLE : Qu’est-ce que tu racontes ? Mais si, tu sais te battre !

    MICHEL : Moi ? Pas du tout ! D’où sors-tu ça ?

    GABRIELLE : Enfin, Michel ! Il suffit de te voir !

    MICHEL : Justement ! Je me vois… Et je vois qu’il n’y a pas grand-chose à voir !

    GABRIELLE : Bien sûr… Je ne te parle pas de biceps gros comme des jambons ! Toi, tu sais te battre naturellement !

    MICHEL : Quoi ?

    GABRIELLE : C’est évident, pourtant… Avec ta vivacité naturelle et tes réflexes, personne n’a la moindre chance contre toi ! Tu vois les coups avant qu’ils soient partis !

    MICHEL : Tu… tu crois ?

    GABRIELLE : J’en suis certaine… Et n’importe quel maître de karaté te dirait la même chose !

    MICHEL : Mais… Il ne s’agit pas seulement d’éviter les coups, il faut aussi en donner !... Seigneur ! Je n’ai jamais frappé personne, moi !

    GABRIELLE : Moi non plus, et alors ? La différence, c’est que tu ne sens pas ta force…

    MICHEL : Quelle force ? A l’école, les terreurs jouaient au foot avec moi, parce qu’il trouvaient que je faisais bien le ballon !

    GABRIELLE : Et ils l’ont échappé belle, crois-moi ! En vérité, tu es fort comme trois hercules, j’en suis sûre !

    MICHEL : Avec mes bras comme des allumettes ?

    GABRIELLE : Ah, Michel, qui parle d’allumettes ? (Elle lui tâte les bras.) Tu es mince, sec et puissant… Un vrai fauve !

    MICHEL : Un chat maigre…

    GABRIELLE : Un guépard, tu veux dire ! Michel, regarde les choses en face et cesse de te complaire dans ce rôle de mauviette qui ne te va pas du tout ! Toi, tu as toute ta force dans les nerfs, et c’est terrible !

    MICHEL : Ah oui ?

    GABRIELLE : Rappelle-toi, l’autre jour, quand je t’ai demandé d’ouvrir le pot de confiture… Clac ! Du premier coup !

    MICHEL : Ah oui, c’est vrai…

    GABRIELLE : Et, je ne te l’ai jamais dit, mais fais attention en fermant tes volets : si tu continues comme ça, tu vas les casser.

    MICHEL : Mes volets ?

    GABRIELLE : Tu ne sens pas ta force, te dis-je !

    MICHEL : D’accord, je vais faire attention…

    GABRIELLE : Et j’ai déjà vu plus d’un type grimacer quand tu donnes une poignée de main !

    MICHEL : Ah bon ?... Je n’avais jamais remarqué… Oh là là…

    GABRIELLE : Sans parler du caniche de mes parents… Tu te souviens, la semaine dernière, comme tu l’as maîtrisé tout en évitant ses coups de dent ?

    MICHEL : Ça alors… Tu as peut-être raison, je suis fort… Je ne m’en étais jamais rendu compte, c’est incroyable ! Et je n’ai jamais pris de cours, ni fait de sport… Je devrais, peut-être ?

    GABRIELLE : Pas la peine… Que veux-tu qu’ils t’apprennent ? C’est comme si tu étais déjà ceinture noire !

    MICHEL : Ceinture noire ? Mais c’est dangereux !

    GABRIELLE : Tu es une arme, Michel. La difficulté, pour toi, n’est pas de vaincre, mais de ne pas tuer !

    MICHEL : C’est dingue, maintenant j’aurais presque envie de me battre, rien que pour voir !

    GABRIELLE : Ah, tu vois !

    MICHEL : Mais non, c’est idiot !

    GABRIELLE : Non, non ! Surtout, reste comme tu es, motivé et tout, ça va venir !

    MICHEL : Qu’est-ce qui va venir ?]

    GABRIELLE : Euh… Le mec de Magda. En fait, il ne va probablement pas tarder.

    MICHEL : Quoi ? Mais pourquoi ?

    GABRIELLE : A ton avis ? Certainement pas pour prendre un verre !

    MICHEL : C’est une blague, hein ? Depuis le début ?

    GABRIELLE : Ben, euh, non… Ce n’est pas ma faute, il a engagé un détective pour la suivre ! Je ne pouvais pas prévoir…

    MICHEL : Mais bon sang, à quoi tu pensais ?... Et à quoi je pensais quand j’ai accepté de me mêler de ça ? Est-ce que je vais draguer des hommes en couple, moi ?

    GABRIELLE : Oh, ne commence pas, par pitié ! Tu dragues bien des poissonniers, ce n’est pas mieux !

    MICHEL : Mais qu’est-ce que tu racontes ? Pour commencer, il ne faut pas rester ici : va te planquer quelques jours chez une de tes copines !

    GABRIELLE : Qui, gros malin ?

    MICHEL : Euh ! Je ne sais pas, moi ! Attends… Camille ?

    GABRIELLE : Camille ? Hors de question, c’est une ex !

    MICHEL : Et alors ?

    GABRIELLE : Jamais de contact avec les ex, malheureux ! Croiser une ex, c’est comme voir passer au fil de l’eau le chien qu’on a écrasé : ça vous gâche l’après-midi ! Une fille qui a osé me dire que je suis caractérielle et pas assez attentionnée, en plus !

    MICHEL : Non, mais je rêve, là ! Il y a le feu, et il faut trouver une nana avec qui tu n’as pas couché ! Ça existe encore, au moins ?

    GABRIELLE : Merci ! Et pourquoi pas chez toi, d’ailleurs ?

    MICHEL : Ah non, pas chez moi !... Impossible !

    GABRIELLE : Pourquoi ça ?

    MICHEL : Enfin, Gabrielle, c’est trop petit !... Non, il faut trouver autre chose !

    GABRIELLE : Tu te fous de moi ? Je tiens trop de place, moi ?

    MICHEL : Enfin, mais c’est-à-dire que si Joseph… Comment je… Euh ! Tu vois le truc…

    GABRIELLE : Quoi ? Parce que Joseph vient te voir ?

    MICHEL : Mmmh…

    GABRIELLE : Eh ben, mon cochon ! Marie le sait ?

    MICHEL : Ce n’est pas le problème !

    GABRIELLE : On en reparlera quand même…

     MICHEL : On en reparlera si tu t’en sors ! Le problème, pour l’instant, c’est ta sécurité !... Il faut trouver quelqu’un… Euh… Oui, je sais ! Philomène, la dépressive ! Elle sera ravie de t’avoir !

    GABRIELLE : T’es vraiment débile, ou tu fais un effort spécialement pour moi ? Philomène ! Pas question ! Jamais de la vie !... Elle croirait que j’ai peur !

    MICHEL : Eh bien ?... Et alors ?

    GABRIELLE : Et alors, si elle me voit en difficulté, ça va ficher en l’air tout ce que je lui dis depuis six mois pour la remonter !

    MICHEL, hors de lui : C’est la meilleure ! Regardez-moi ça ! Jamais vu une gloriole pareille !... Et encore, c’est pire, ce n’est même pas de la vraie gloriole ! C’est une gloriole par défaut, c’est…

 

 

 

SCENE IV

 

 

Gabrielle, Michel, le Cocu.

Entrée tonitruante du cocu furieux.

 

 

    LE COCU : Je sais tout !

    MICHEL, sursautant : Ah !

    GABRIELLE : Oups ! J’ai oublié de fermer la porte…

    LE COCU : Qui, ici, est la maîtresse de ma femme ? Vous ?... (Il se plante devant Michel.)… Non, pas vous… Vous, alors !

    GABRIELLE, à présent très calme : Mettons que, de nous trois, c’est moi qui réponds le mieux au signalement, non ?

    LE COCU : Ah, j’en étais sûr !

    GABRIELLE : Cet homme est clairvoyant…

    LE COCU : Je vous donne dix secondes pour me jurer que vous ne la verrez plus, ou je vous préviens que, femme ou pas, je vous démolis !

    GABRIELLE : Quand on est cocu, on ne la ramène pas ! Va te faire aimer au pavillon des singes !

    LE COCU : De quoi ?... Mais elle va s’en prendre une, cette…

    MICHEL : Ah non, cher monsieur, non ! On ne frappe pas une femme, même avec une rose !

    GABRIELLE : Sauf si c’est elle qui le demande, bien entendu…

    MICHEL : Gabrielle, s’il te plaît, ne t’en mêle pas… Tu en as assez fait comme ça. Je vais parler avec monsieur…

    GABRIELLE : Tu donnes dans le social, maintenant ?... Regarde-le : il est grotesque à faire chialer une carabine !

    LE COCU : Qu’est-ce qu’elle dit ?

    GABRIELLE : Que s’il faut frapper une femme pour lui faire plaisir, autant le faire bien…

    LE COCU : Vous… Vous avez frappé ma femme ?

    GABRIELLE : Non… Juste quelques claques là où il faut !

    LE COCU : Je n’en supporterai pas plus ! Vous allez me dire si mes claques sont bien placées !...

    MICHEL : Non, monsieur ! Maîtrisez-vous !...

    LE COCU : Ne vous interposez pas, vous ! Cette saleté m’a humilié, sali !... Et tout le monde le sait ! J’en suis réduit à recevoir hier un torchon anonyme, écrit par un débile mental !

    MICHEL : Non, mais dites donc ! Ne m’obligez pas à intervenir !

    GABRIELLE : Oui, et attention, il est très fort !

    MICHEL : Bon… Alors maintenant, tout le monde se calme, d’accord ? On va trouver une solution…

    LE COCU : Une solution ! Qu’elle ôte ses sales pattes de ma femme, un point c’est tout !

    GABRIELLE : En même temps, ce serait aussi bien d’aller boire un coup à la santé de Magda… Qui est-ce qui offre ? Voyons… Moi ? Non, plutôt le cocu, hein ? Ce serait plus logique.

    MICHEL : Gabrielle, par pitié…

    LE COCU : Non, mais vous l’entendez ?... Vous l’entendez ? Je vais la frapper, je vous dis ! Je vais l’emplâtrer, cette radasse !

    GABRIELLE : Bon, ok, je mettrai ma tournée ! Quel radin ! C’est peut-être pour ça que Magda est allée voir ailleurs, remarquez…

    MICHEL : Tais-toi ! Pour l’amour du Ciel, Gabrielle, tais-toi !

    GABRIELLE : Quoique… Non, je ne lui ai rien offert… Rien de matériel, je veux dire !

    LE COCU : Traînée ! Roulure ! Gougnotte !... Cette fois…

    GABRIELLE : Au fait, s’il était tout simplement impuissant ? Ça y est, j’ai trouvé ! Hé, peine-à-jouir !

    LE COCU : Nom de… !

 

    Il se jette sur Gabrielle, mais Michel s’interpose. Pendant qu’ils luttent, Gabrielle s’enfuit.

 

 

 

SCENE V

 

 

Michel, Gabrielle.

Une chambre. Michel est au lit, avec bandages et pansements.

Gabrielle est à son chevet.

 

 

    MICHEL : Je ne sens plus mes os…

    GABRIELLE : Je n’ai plus d’appartement…

    MICHEL : Il m’a piétiné, fracassé…

    GABRIELLE : Il a saccagé mes meubles pendant que j’appelais au secours…

    MICHEL : Il m’a haché menu…

    GABRIELLE : Mon salon est en miettes…

    MICHEL : Il m’a étripé…

    GABRIELLE : Pas autant que mes coussins !

    MICHEL : Il m’a cassé en mille morceaux…

    GABRIELLE : Il en a fait autant à mon canapé !

    MICHEL : Encore heureux, il ne m’a pas cassé de dent…

    GABRIELLE : Non, il a cassé mes cadres… Ah, on m’y reprendra !

    MICHEL, se redressant vivement : A qui le dis-tu !

    GABRIELLE : Hein ?... Oh, tu seras sur pied dans quelques jours ! Tandis que mon pauvre chez moi… Enfin… Je ne pouvais quand même pas porter plainte. C’est le sport…

    MICHEL : Eh bien moi, je vais le faire, et vite ! Fais-moi confiance !

    GABRIELLE : Tsss ! Voyons, Michel, on a dit que non. Après tout, ce type n’a fait que se défendre avec ses pauvres moyens. Je réprouve la violence, mais on peut le comprendre, non ? Que veux-tu : c’était la charge du cocu blessé !

    MICHEL : Mais je n’y étais pour rien, moi !

    GABRIELLE : Michel, ton attitude a été exemplaire, admirable, chevaleresque ! Tu ne t’es jamais mieux conduit de toute ta vie, alors ne va pas tout gâcher en faisant le mesquin procédurier !... Tiens, tu m’as rappelé mon grand-oncle, Jean-Eudes ! Je t’ai déjà raconté son histoire ?

    MICHEL : Nan... Je ne connais pas de Jean-Eudes…

    GABRIELLE : Je ne te le présenterai pas, parce qu’il est mort, mais vous vous seriez bien entendu ! Il était la bravoure incarnée… Demande à ma mère de t’en parler, à l’occasion.

    MICHEL : Bon, bon, c’est d’accord. Je ne porterai pas plainte ! Mais promets-moi de ne plus jamais la revoir !

    GABRIELLE : C’est beaucoup mieux comme ça… Je suis fière d’être ton amie, preux chevalier ! (Son téléphone sonne. Elle vérifie qui c’est.)... Oh… Excuse-moi cinq minutes !

    MICHEL : Tu sors ?

    GABRIELLE : Oui, je reviens tout de suite !…

 

    Soupçonneux, Michel se lève et va écouter derrière la porte.

 

    GABRIELLE : Je ne peux pas rester, je suis avec lui… Pas de problème, j’ai réussi à le persuader de ne pas porter plainte… Par les sentiments, pardi ! Voilà… Comme ça, l’autre peut passer l’éponge… Oh, non, après un coup pareil, il ne se doutera plus de rien, sois tranquille !... Mais bien sûr que j’en suis certaine, voyons… Tu me manques aussi… J’ai envie de manger ton sourire… Oui, je veux toujours chez vous, dans votre lit : j’y tiens ! A tout à l’heure, ma belle !

 

    Michel prend un tabouret, le tient au-dessus de sa tête et attend en embuscade.

 

 

Saint-Étienne, avril 2009