On peut déjà prévoir que le public réagira au côté gay du livre, et demandera à l’auteur de s’exprimer sur ce grave sujet « de société »… Et lui devra risquer l’échafaud en expliquant patiemment qu’il s’en fiche, et que le thème de sa pièce n’est pas là…

 

    Le fait que Gabrielle soit gay n’est qu’une option que j’ai choisie au moment de construire le personnage, tout simplement parce que cela s’adaptait mieux aux histoires que j’avais en tête. Rien de plus.

 

    Et la foi catholique ? Un livre qui traite du donjuanisme aborde fatalement les rivages de la morale. Or, le catholicisme donne à Gabrielle une acuité, une perception des choses indispensables au sujet. En auteur catholique qui se respecte, je suis avec Mauriac lorsqu’il affirme : « Comment une époque où tout ce qui touche à la chair a perdu son importance serait-elle une époque féconde pour les romanciers ? ». Ce n’est pas dit explicitement dans le livre, mais Gabrielle a énormément étudié la théologie morale. Elle sait, elle doit savoir où elle met les pieds. Le catholique n’est pas dupe, ni des autres, ni de lui-même. Le regard qu’il pose sur l’être humain est sans illusion. Il sait que notre nature blessée par le péché originel ne s’élève qu’en acceptant la grâce, l’amour de Dieu. Il sait aussi que nous sommes aimés, non pas malgré, mais à cause de nos faiblesses et c’est pour cela qu’il garde espoir en toute circonstance. Voilà qui fait de Gabrielle un personnage autrement plus intéressant qu’une vulgaire jouisseuse féministe !

 

    Il faudrait que la comédienne qui interprète Gabrielle arrive à trouver le truc qui lui donne un côté « ecclésiastique », qu’elle possède bel et bien, surtout dans la dernière pièce, qui donne d’ailleurs son titre au livre… Peut-être des vêtements noirs, et un certain maintien ?

 

    Pas une fois, dans le livre, le mot homosexuel n’est écrit. Le remarqueront-ils ?

 

    Dira-t-on que c’est le livre du droit à l’indifférence ? Quitte à dire quelque chose, pourquoi pas ? Cela me paraît moins pire que le reste !

 

    Deux choses appelleront, à mon avis, des commentaires : la religion et la politique.

 

   Or, L’amour…est le contraire d’un livre militant. Car Gabrielle n’est pas « solidaire ». Elle n’a pas « l’esprit militant ». Certes, parce que cela aurait amené un sérieux qui n’avait pas sa place dans une comédie, mais aussi parce que le thème du livre (une variation sur le donjuanisme) s’est imposé tout seul et que je ne me voyais pas le forcer à changer tant que cela m’amusait.

 

   Pour Gabrielle, individualiste et élitiste, il n’y a pas de cause à défendre. Sa cause, c’est son plaisir. Est-ce à dire qu’elle ne se sent pas concernée par les grands maux de ce monde ? Disons qu’elle s’y intéresse à la manière de Lord Byron, tel que l’explique Gabriel Matzneff dans la biographie qu’il lui a consacrée[1]:

 

   Quant aux « opinions politiques », écrit Matzneff, Byron n’avait aucune disposition pour les concepts, les idées, et une cause ne le touchait que s’il en avait une expérience intime. On retrouve Gabrielle, qui dit, dans Marie faite à l’annonce : « Dieu merci, je ne fais jamais de théorie. » et dans L’amour ça sert d’os : « Les théories, c’est bon pour faire faire passer l’après-midi les jours fériés ! »

 

   Plus loin, Matzeff poursuit : Défendre une cause, pour Byron, c’était échapper à soi-même, et au « poids oppresseur de l’orgueil solitaire[2] »(Don Juan, XIII, 19). Il cite aussi Orson Welles disant qu’il n’y a rien de pire au monde que le café brûlant, le champagne tiède et une femme froide. C’est tout à fait Gabrielle, peu encline à s’attrister : « La vie est belle ! Moi, la seule chose qui me flanque le bourdon, c’est de penser à toutes ces poulettes qui ne savent pas ce qu’elles perdent en n’ayant jamais couché avec moi ! »

 

   L’amour… est un livre qui montre des gens avec leur différentes facettes et paradoxes. Gabrielle est à la fois catholique et « obsédée ». Elle n’est pas toujours très correcte avec Michel, son meilleur ami, qu’elle n’hésite pas à mettre parfois dans des situation impossible, parce qu’il est son ami.

 

   Elle est aussi capable de générosité ; on apprend dans Les cornes… qu’elle s’occupe d’une amie dépressive.

 

   Le fait de ne pas s’attacher à ses conquêtes est pour Gabrielle le moyen de préserver une certaine pureté. Si son corps n’est plus vierge, son esprit, son cœur et son âme sont réservés à Dieu, à sa vie spirituelle. Et ce n’est ni bien, ni mal : c’est ainsi. Il ne nous appartient pas de juger.

 

    Alcacer : ― Ah ! Si vous vous donniez, pour sauver votre vie, la moitié seulement de la peine que vous vous donnez pour vos amours ! Don Juan : ― C’est si ennuyeux, de sauver sa vie !

 

Henry de Montherlant – La mort qui fait le trottoir (Don Juan)

 

    Ces répliques, que j’ai choisies pour accompagner Les cornes du veau de ville(pardon pour le titre, au fait !), expliquent tout à fait le comportement de Gabrielle lorsque le cocu apparaît. Il y a là, en effet, un changement dans son comportement qui peut sembler illogique : elle était paniquée quelques minutes avant à l’idée de se faire casser la figure, et puis, au moment crucial où survient le minotaure, la voici qui cabotine à qui mieux mieux ! Être choqué par cela, c’est ne pas tenir compte des principaux leviers de la personnalité de Gabrielle : horreur de se contraindre, pratique assidue du mépris heureux… et un sacré côté « sale gosse ».

 

Le côté sale gosse. On pourrait croire que l’arrivée de son ami Michel l’a rassurée. Un peu, oui, bien sûr. Mais Gabrielle sait très bien qu’il ne lui sera d’aucune utilité en cas de coup dur, faute de savoir se battre. Aussi, elle entreprend de l’exciter comme un coq de combat, lui montant un bateau pour lui faire croire à des dons de karatéka. Et c’est celaqui lui redonne courage, pour la bonne raison que ça l’amuse. Gabrielle se soigne par le rire, ce qui est un signe de qualité.

 

L’horreur de se contraindre. Gabrielle n’a pas envie d’avoir peur, parce que c’est vraiment trop bête. S’aplatir devant un imbécile pour sauver sa vie, c’est, comme dit Don Juan : « Si ennuyeux ! ». Et pourquoi s’ennuyer si l’on peut s’amuser ?

 

Le mépris heureux. « Je ne risque rien. C’est un veau. », dit Gabrielle à Michel au début de la pièce. Et c’est ce qu’elle ne cesse de penser : ce type est trop bête pour lui faire du mal. Au fond, elle ne le déteste pas. Simplement, pour elle, les cocus font partie d’une sorte d’espèce inférieure qui ne devrait pas broncher si le monde était mieux fait. En outre, Gabrielle méprise la prudence et les prudents.

 

Il n’y a pas besoin de courage, paraît-il, quand on est porté par une passion. Eh bien, c’est exactement ce qui arrive à Gabrielle ; sa passion, pour reprendre, en la modifiant un peu, une autre de ses répliques, c’est de vivre comme il lui faut, où il lui faut, comme elle veut et où elle veut.

 

Pour résumer, j’ai trouvé par hasard en feuilletant les Carnetsde Montherlant (je sais : encore lui. Mais c’est mon père en littérature, et puis je cite qui je veux !), une autre de ses réflexions : « Je pense qu’il est de certaines natures qui ne peuvent pas arriver à prendre au sérieux le bourreau. » Eh bien voilà : c’est tout Gabrielle !

 

    A un autre endroit, elle compare la chasse galante à un sport. On peut donc dire que Mise en boîteraconte une bataille perdue, et imaginer que Gabrielle, en bonne compétitrice, tentera de nouveau sa chance le lendemain (ou dès qu’elle sera remise de sa gueule de bois !)

 

A propos d’alcool, j’anticipe des commentaires oiseux en précisant que le penchant pour l’alcool de Gabrielle n’est pas du tout à mettre sur le compte d’un caractère faible, qui s’assomme pour oublier sa dépravation. C’est au contraire la marque d’un fort tempérament, qui vit chaque instant à fond. Dans Mise en boîte, elle boit d’abord par désoeuvrement, ensuite parce qu’elle pense que sa « conquête » lui est inaccessible tant qu’elle reste dans son état normal, étant donné qu’elles ne sont pas de la même planète. Pour Gabrielle, c’est la stratégie : « Moins de parlottes et plus d’action ! »… Peu payante, cette fois-ci.

 

    Et un appétit vorace, aussi. Comme tous mes personnages, Gabrielle bouffe. La vie et les autres.

 

    Montherlant, en parlant de son Don Juan : Souvent dans la même réplique alternent la gravité, voire le pathétique, et la bouffonnerie, le sérieux et la boutade. De là la difficulté de la jouer, et, plus encore, de la faire accepter au public français, particulièrement ancré dans le dogme des « genres tranchés ».

 

    Le problème, en France, est que l’avenir ne peut se nourrir du passé dans de bonnes conditions. Le Français est divisé contre lui-même : soit progressiste (avec les idées de gauche qui vont avec), soit réactionnaire (avec le kit du parfait droitiste). Un attachement à certaines valeurs traditionnelles, telle la foi catholique, paraît incompatible avec ce qu’il faut pensersi l’on veut être dans le coup. C’est-à-dire que les valeurs traditionnelles sont perçues comme rétrogrades, inadaptées à une société qui exige d’évoluer sans elles.

 

Nos contemporains fonctionnent avec un mode de pensée exclusif, le futur disqualifiant le passé. Au contraire, selon le mode de pensée inclusifqui est le mien, tout peut être assimilé. La foi catholique en l’unité parfaite de Dieu permettant, justement, d’assumer les paradoxes. Pas d’idées périmées ou novatrices. Le temps n’a pas de prise sur la pensée.

 

Il est dangereux de juger les idées, non sur des critères objectifs (adéquation au réel), mais sur des préjugés d’ordre politique. Et ce qui s’applique au idées ne tarde jamais à s’appliquer aux personnes (ce type est de droite, donc c’est un salaud).

 

On me fera remarquer qu’à penser comme cela, on finit par tout mélanger et par n’avoir plus d’idées du tout… Je ne suis pas d’accord. Le mode de pensée inclusif assimile les idées, de la même façon que le catholicisme a assimilé le paganisme. Absorber les choses sert à n’être pas débordé par elles.

 

Le seul cap qui m’intéresse, le but ultime de mes réflexions, est la vérité. Or, la vérité n’est autre que Dieu. Pas plus, pas moins. Le reste : idées politiques, préjugés divers, sont des contingences nées de l’orgueil et du respect humain. Brefs, des scories qui ne font qu’encombrer et ralentir l’esprit.

 


[1] La diététique de lord Byron, éd.

La Table

Ronde

, ou Folio.

[2] Car Byron, comme il se doit, a lui aussi écrit un Don Juan !... On reste en famille !